Beaucoup de métiers se trouvent percutés par l’arrivée intempestive de l’IA. Certains sont questionnés et notamment ceux en lien avec des prestations intellectuelles. La polémique autour du livre de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien qui s’est vu retiré de la liste des potentiels Goncourt en est l’illustration. SI l’œuvre semble d’une qualité indéniable (pourquoi aurait-elle autant été encensée si ce n’était pas le cas ?) recourir à l’IA pour écrire un livre rompt le contrat de confiance entre l’auteur et le lecteur. On pense que le romancier a travaillé sa langue, a démontré des compétences créatrices exceptionnelles, a construit son récit pour emmener son lecteur jusqu’au point final, dans un voyage à nul autre pareil. S’il fait appel à l’IA, dans quelle mesure ? Pour caractériser son personnage ? Pour imaginer des conflits qui vont rythmer son cheminement ? Pour reformuler des phrases ? Pour insérer des expressions chocs ? L’IA propose de multiples aides et pour l’avoir vue testée par des collègues romanciers, ses apports sont indéniables, mais manquent de saveur, de corps, d’émotions. Mais l’IA progresse tous les jours. Qu’en sera-t-il ne serait-ce que dans quelques mois ?
L’écriture de biographie se trouve aussi questionnée par l’intervention de l’IA. Le fantasme d’un livre écrit en deux coups de cuillère à pot arrive, mais il faut se poser les bonnes questions
En quoi l’IA peut servir un biographe dans l’écriture de votre histoire ?
Pour comprendre les possibilités offertes par l’IA, il faut reprendre les différentes tâches réalisées par le biographe pour parvenir à finaliser l’écriture de votre biographie. Tout commence par des entretiens en face à face. Vous me racontez votre histoire, je vous enregistre. Je vous écoute, je vous pose des questions pour obtenir des précisions, des éléments de contexte, pour souligner des points que peut-être vous jugez inintéressants de prime abord. Nous sommes dans un temps de rencontre, d’échanges, de personne à personne, nous réagissons. Vous n’êtes pas seul face à un enregistreur. Votre témoignage est accueilli.
Dès cette étape, vous pourriez utiliser l’IA, des solutions en ligne existent. Elles vous proposent d’enregistrer votre témoignage. Mais comme dit précédemment, vous vous retrouvez face à une machine. Pas d’interaction, et la fatigue de gérer ces temps qui exigent une discipline certaine. Vous n’êtes pas soutenu, vous êtes seul.
La phase suivante consiste à retranscrire l’entretien pour en tirer toute la matière que vous m’avez confiée. Il en ressort une structuration de vos souvenirs, des mots, des phrases, des expressions qui vous sont propres que je vais utiliser pour faire entendre votre voix (à ne pas confondre avec l’oralité), pour que le lecteur reconnaisse votre style.
L’IA peut réaliser la transcription de vos mots, il en ressortira des lignes brutes, faisant abstraction des silences, des soupirs, des sourires. La communication non verbale disparait et ne peut être exploitée alors que l’on sait que 80 % de notre communication passe au-delà des mots. L’IA est performante en termes de temps, mais perd une grande partie de la matière de l’entretien.
Vient ensuite l’écriture. En partant de la transcription, l’IA peut générer un texte. Il va prioriser certains éléments, faire des choix, de manière mathématique, en laissant d’autres. Le texte sera bien écrit, avec quelques récurrences de forme, des phrases construites de manière symétrique. Grammaticalement, il est conforme. Il sera synthétique, voire informatif. Il sera dépourvu de style. Il manquera la couleur de votre témoignage, son identité, sa sensibilité. L’IA travaille très vite, mais le résultat reste insuffisant.
Comme pour tout texte produit, il vous appartient de le reprendre, de formuler vos remarques, pour ajouter des anecdotes, en supprimer d’autres, changer un mot qui ne vous convient pas, critiquer la structure du récit. Quand vous travaillez avec une biographe, cela passe par un temps d’échanges. La biographe entend vos nuances, votre réflexion et formule des propositions, des adaptations que vous validez ou critiquez à nouveau jusqu’à obtenir le texte qui vous correspond. L’IA vous impose de saisir le texte, d’en reprendre connaissance en intégrant très peu d’ajustement, sans respecter vos nouvelles consignes. Cela vous demande de savoir rédiger un prompt, de le nuancer. En clair, cela vous prend beaucoup de temps pour un résultat qui ne s’ajuste pas à votre demande.
Finalement, utiliser l’IA ne permet pas de gagner du temps et vous installe dans une méthodologie déshumanisée qui fait fi du lien qui se tisse entre la biographe et vous. Or ce lien est une base incontournable pour la réalisation d’une biographie de qualité.
Et la confidentialité dans tout ça ?
Quand vous signez un contrat avec une biographe, celle-ci s’engage à respecter la confidentialité de votre récit. Ce qui est dit lors des entretiens ne sort pas de ce cadre, les enregistrements sont effacés une fois le texte produit. Personne ne peut y avoir accès. De même, votre histoire n’est diffusée que dans les conditions que vous avez définies, à vos proches, et si vous le souhaitez, en pleine connaissance de cause, à un public plus large. Je vous accompagne pour déceler les points qui pourraient être litigieux, qui pourraient heurter les lecteurs, voire créer une polémique. L’IA s’en lave les mains, n’ayant pas la capacité d’analyser votre récit de ce point de vue.
Mais si vous confiez votre témoignage à l’IA, vous offrez toute votre vie, des données intimes, personnelles, et votre voix à l’IA. En conséquence, vous acceptez que votre histoire soit utilisée par l’IA pour son propre développement. Il existe en Europe le RGPD, le règlement général pour la protection des données qui vise à protéger les personnes. Aujourd’hui, les solutions IA ne respectent pas le RGPD. Vos données sont donc transférées sur des serveurs détenus par des entreprises américaines. La politique américaine actuelle a organisé l’accès à toutes les données détenues par les entreprises américaines. Je trouve que cela donne le vertige. Vous pouvez décider en conscience de mettre le récit de votre vie dans les mains de personnes plus intéressées par leur profit que par votre protection. Cela vous appartient. Il est juste important d’en avoir conscience.
Les solutions IA européennes existantes annoncent le respect du RGPD. Pour l’instant, personnellement je ne suis pas en confiance vis-à-vis de ces propositions. Je n’ai pas la certitude que les fichiers que je pourrais mettre sur ces serveurs seraient protégés. Je n’imagine pas prendre le risque que votre voix soit copiée et utilisée pour créer des bandes-son dans des lieux publics, comme c’est arrivé pour une actrice anglaise dont sa voix a été synthétisée pour produire des messages diffusés dans des transports en commun. Je sais que des collègues utilisent l’IA sur la transcription de l’entretien. Ce n’est pas mon choix. Je m’engage à respecter la confidentialité de votre récit, je ne changerai pas d’avis.
Pas d’IA dans votre biographie
Confier votre récit à une biographe, c’est vous appuyer sur un artisan des mots, un écrivain, une personne qui sait vous écouter et ciseler le texte en fonction de vos remarques, de vos retours. C’est un travail d’équipe. Utiliser l’IA, c’est acheter un meuble discount au lieu d’aller chez un ébéniste, on en a pour son prix, la qualité est secondaire, le résultat décevant.
Travailler avec une biographe, c’est aussi signer un contrat qui respectera la confidentialité et s’assure que votre récit ne soit pas diffusé au-delà du cercle que vous avez défini.
J’ai choisi d’adhérer à la certification Fabrication Humaine pour rendre visible mon engagement.
